Le regard de la semaine
Chaque semaine je partage une de mes réflexions sur un sujet de société, d’une manière, je l’espère, la plus pragmatique possible.
Cette semaine, parlons de la voiture autonome.
Elle arrive, et c’est, je pense, une très bonne nouvelle. Surtout pour nos politiques en quête de recettes!
J’explique.
La sécurité, déjà
Aux États-Unis, sur 96 millions de miles “rider-only” (au 30/06/2025), Waymo enregistre :
0,80 accident avec blessure par million de miles, contre 3,96 pour l’humain (≈ –80 %)
0,02 collision grave, contre 0,23 pour l’humain (≈ –91 %)
Bref, la baisse potentielle des accidents corporels est massive.
Le temps et l’espace
Une flotte autonome tourne 24/7, lisse les pointes et transforme une partie des 27–29 min quotidiennes de trajet moyen (US/UK) en temps réinvestissable → on en va en reparler plus bas.
En mode partagé, les modèles OCDE/ITF montrent qu’on pourrait se contenter d’environ 3 % du parc actuel et supprimer ~95 % du stationnement (exemple : Lisbonne).
À l’inverse, en usage individuel, on risque plus de trafic (km à vide, report modal).
Le design partagé vs individuel sera donc déterminant.
En résumé :
moins d’accidents, des trajets optimisés, et moins d’espace immobilisé par les voitures.
Moins de parkings, plus d’espaces verts. Plutôt sympa.
Mais surtout…
Plus de recettes fiscales!!!
Le Jackpot
C’est là que ça devient intéressant.
Non seulement la voiture autonome rendra du temps à chacun (en France, environ 1h par jour, dont 63 % réalisée en voiture), mais il est probable qu’une partie de ce temps à bord redeviendra productif : mails, lecture, compta, ou… doomscrolling sur Meta et TikTok — mais j’y reviendrai dans une prochaine newsletter.
Projetons-nous dans un futur plausible pas si lointain :
30 % des trajets deviennent autonomes
40 % du temps à bord est productif
Résultat ?
68 h (≈ 2,8 jours) libérés par actif/an
27,5 h récupérées par actif/an
soit à 92,8 $ PPA/heure, ≈ 2 550 $ PPA de PIB par actif/an
En cumulé : ≈ 40 Mds $ PPA de valeur ajoutée pour la France
Et environ 17,7 Mds $ de recettes publiques potentielles — une vraie taxe Zuckman naturelle.
Tout ça sans hausse d’impôt, juste en valorisant le temps perdu dans les bouchons.
Et ailleurs ?
Si on applique le même modèle à d’autres pays :
🇺🇸 États-Unis : ≈ 245,9 Mds $ PPA
🇩🇪 Allemagne : ≈ 70,9 Mds $
🇬🇧 Royaume-Uni : ≈ 43,7 Mds $
🇨🇭 Suisse : ≈ 6,8 Mds $
(Chiffres basés sur la productivité OCDE)
Moralité : chaque pays qui n’autonomisera pas sa flotte deviendra mécaniquement moins compétitif.
Maintenant que nous avons vu ça, où en sommes-nous actuellement ?
Le cadre français
Bonne nouvelle : la France s’est déjà dotée d’un cadre clair.
Les 5 niveaux d’autonomie SAE (0 à 5) sont définis :
0️⃣ – Aucune automatisation
1️⃣ – Assistance (régulateur, maintien de voie)
2️⃣ – Automatisation partielle
3️⃣ – Automatisation conditionnelle
4️⃣ – Automatisation élevée (trajets définis, sans conducteur)
5️⃣ – Automatisation complète
Côté constructeurs
Ils sont dans la course, mais concentrés sur le L4 partagé.
Stellantis prépare des plateformes L4 “AV-Ready” avec NVIDIA (IA) et Foxconn (hardware), pour des robotaxis.
On note que les logiciels seront ceux de NVIDIA, qui, après avoir avalé la stack IA, devient incontournable aussi sur la robotique. Bulle IA ou non, le futur lui appartient.
Mauvaise nouvelle pour Tesla par contre : la concurrence sera présente en Europe pour le robot-taxi.Renault avance sur le transport public : navettes autonomes avec WeRide (Roland-Garros 2024, ligne Valence TGV 2025), tests à Zurich et Madrid.
Valeo fournit les capteurs (radar, caméra, LiDAR) mais pas de véhicule complet.
En revanche, aucun véhicule individuel L4 de série prévu à court terme.
Les constructeurs misent sur le L2/L2+ pour les particuliers.
Et nos villes ?
Pour le L4, oui.
Les expérimentations se multiplient : EasyMile (Grenoble, Lyon, Bordeaux), Renault-WeRide (Roland-Garros 2024, Valence 2025), bus RATP autonome ligne 393 à Paris.
Les collectivités investissent :
160 M€ en Île-de-France pour des routes “connectées”
Bpifrance / Business France soutiennent les startups (Ubimobility : 110 M€ levés pour 24 start-ups).
Pour le L5, par contre, non.
Aucun aménagement spécifique pour des véhicules privés sans conducteur n’est prévu.
Les urbanistes (Grand Paris, FNAU, etc.) évoquent des pistes cyclables, des hubs de recharge, mais rien de concret.
Donc, à l’horizon 2030, nos villes seront prêtes pour les flottes partagées L4, pas pour un parc individuel L5.
Et ça, c’est un vrai problème.
Il n’y a ni préparation urbaine, ni volonté politique claire pour accueillir la voiture totalement autonome.
Pourtant, c’est précisément celle qui répondrait à la majorité des besoins réels de mobilité.
Car aujourd’hui, la majorité des trajets (domicile-travail, courses, déplacements familiaux) sont effectués hors des grands centres urbains — là où les transports publics sont souvent inexistants ou peu efficaces.
Ignorer cette réalité, c’est laisser de côté une grande partie de la population, celle qui dépend encore totalement de la voiture pour vivre et travailler.
En se concentrant uniquement sur des flottes partagées L4 en ville, on risque de créer une fracture territoriale supplémentaire :
des métropoles bien desservies, connectées et “autonomisées”,
et des zones rurales ou périurbaines laissées à des véhicules de niveau 2 ou 3, sans réel progrès.
C’est un paradoxe : la technologie qui pourrait le plus réparer les inégalités de mobilité est justement celle qu’on prépare le moins.
Bref, pour la L5, ni aménagement, ni stratégie, ni discours politique clair.
Et ne pas anticiper, c’est prendre le risque que d’autres (les États-Unis, la Chine) imposent leurs solutions — logicielles, économiques, et même culturelles — sur nos routes.
En résumé
La voiture autonome, ce n’est pas seulement du temps gagné, de la sécurité ou des parkings en moins.
C’est aussi un levier de puissance économique, capable de soutenir notre modèle social.
Si vous avez plus d’infos, je suis preneur.
La reco de la semaine
Chaque semaine, je recommande une œuvre, un livre, un film ou une expérience qui m’a fait réfléchir.
Puisqu’on parle de voiture, je recommande “Un pilote dans la tempête” de Carlos Tavares.
Modèle de la méritocratie, il s’y livre avec un vrai sens du pragmatisme — dont beaucoup devraient s’inspirer.
J’y ai notamment lu cette phrase:
À la boulangerie, un euro issu du salaire ou de l’intéressement a la même valeur.
Vous retrouverez le fruit de la réflexion qu’elle a déclenchée dans un futur sujet : le dividende salarié.
Voilà, c’était la première édition de cette newsletter 🎉
J’espère qu’elle vous a plu et nourrira certaines de vos réflexions.
Si vous voyez des erreurs ou imprécisions, dites-le-moi.
À la semaine prochaine.
P.
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