Veut-on vraiment voter pour tout?
Chaque semaine je partage une de mes réflexions sur un sujet de société, d’une manière, je l’espère, la plus pragmatique possible.
Bonjour tout le monde. Après ces deux semaines d’interruption (et de vacances), je reviens pleins de nouvelles réflexions et idées à vous partager.
Hasard du calendrier, il se trouve que j’écris cette newsletter le jour du premier tour des élections municipales françaises.
Et pour ces élections, il se trouve que j’ai mis en ligne la semaine dernière le site plebiscite.xyz, dont le but est de permettre aux électeurs de sélectionner les mesures, tous programmes confondus, qu’ils trouvent les plus intéressantes, sans savoir d’où elles viennent, afin d’éviter tout biais lié à la couleur politique ou bien aux personnes portants ces idées.
Pour la petite histoire, voici comment cet outil a été mis en place:
récupération (scrapping) des programmes sur le site du ministère.
traitement des pdfs via IA pour extraire les idées.
enregistrement de tout ça en base de données et mise à disposition sur un site.
Bref, avec l’aide des outils d’IA disponible (ici Claude Code), ce fut l’affaire de quelques heures.
L’outil n’est pas parfait, mais il montre qu’il actuellement possible avec l’IA de sortir des outils participatifs ad-hoc est très facilement. Et dans les faits, même avant l’IA, on pouvait déjà en sortir.
(Si vous n’avez pas encore fait l’exercice n’hésitez pas à aller voir : plebiscite.xyz )
Je me suis donc demandé quelles étaient les raisons pour lesquelles ces outils de démocratie directe, qui sont techniquement possibles, ne sont pas plus répandus et utilisés.
Et c'est l'objet de cette newsletter.
L'idée n'est pas nouvelle. Dès les années 2000, des chercheurs et des militants rêvaient d'une "cyberdémocratie"n un système où chaque citoyen pourrait participer directement aux décisions publiques grâce à Internet.
Et certains pays ont essayé sérieusement:
L'Estonie est pionnière : elle a introduit le vote en ligne dès 2005 pour ses élections municipales, puis nationales en 2007. En 2023, pour la première fois, plus de 51% des votes ont été exprimés en ligne, soit 313 000 votes numériques. Le taux de participation a atteint 63,7%, un record.
Taïwan a pris un autre chemin. Après le mouvement étudiant Sunflower de 2014, la ministre du numérique Audrey Tang a lancé vTaiwan, une plateforme de délibération citoyenne utilisant l'outil Polis. Le principe : au lieu de voter pour ou contre, les citoyens soumettent des propositions et identifient des zones de consensus. Résultat ? Entre 2015 et 2018, 80% des sujets traités sur la plateforme ont abouti à une action gouvernementale concrète.
En France, 157 collectivités utilisent déjà des outils de participation citoyenne numérique, dont la plateforme open source Decidim (née à Barcelone, adaptée par Open Source Politics pour les institutions françaises). Angers, la Nouvelle-Aquitaine, la Commission nationale du débat public s'en servent.
Intéressant, non ?
Les outils existent. Les expériences fonctionnent.
Alors pourquoi la démocratie directe numérique reste-t-elle marginale ?
Parce que la technologie ne suffit pas. Les obstacles sont autant humains que techniques.
Voici les objections classiques :
Le risque du vote à chaud : la démocratie, c'est la majorité, et c'est très bien. Le vrai risque n'est pas que la majorité décide, mais qu'elle décide vite, sous le coup de l'émotion, sans délibération. Dès 1788, James Madison posait le problème dans le Fédéraliste n°10, un des textes fondateurs de la démocratie américaine. Son constat : dans toute société, des groupes d'intérêt (qu'il appelle "factions") peuvent mobiliser une majorité passionnelle au détriment des droits fondamentaux. Sa solution : la représentation. Élire des députés qui débattent, négocient et temporisent: plutôt que de laisser le peuple voter directement sous le coup de l'émotion. En démocratie directe numérique, ce filtre disparaît.
Le populisme du clic : dans un monde saturé de fake news et d'algorithmes qui maximisent l'indignation, le risque est que des décisions complexes soient tranchées sous le coup de l'émotion. On revient là encore au Système 1 de Kahneman (rapide, intuitif, souvent biaisé) qui risque de prendre le dessus sur le Système 2 (lent, analytique, raisonné).
La fatigue démocratique : la Suisse, seul pays à pratiquer la démocratie directe à grande échelle, en est la preuve. Les citoyens sont appelés à voter environ 4 fois par an sur une quinzaine de sujets. Et le taux de participation moyen ? À peine 40%. Loin du pic de 81% en 1933. Plus on sollicite les gens, moins ils participent. Paradoxal.
La fracture numérique : selon le Conseil de l'Europe, une partie significative de la population n'a pas les compétences ou l'accès nécessaires pour participer à une démocratie numérique. Exclure ces citoyens reviendrait à créer une démocratie à deux vitesses.
Et voici les objections techniques :
La sécurité du vote : même l'Estonie, malgré 20 ans d'expérience, fait face à des questions. En 2024, l'Académie des sciences estonienne a analysé 31 risques liés au vote électronique. Aucun n'a été jugé de niveau élevé, mais 6 restent de niveau moyen, notamment les campagnes de désinformation, le manque d'auditabilité de certaines étapes, et la difficulté à vérifier l'intégrité des applications de vote sur smartphone.
La confiance : en Suisse, 100% des personnes interrogées sur le vote numérique citent la sécurité comme préoccupation principale.
L'anonymat vs. la vérifiabilité : comment prouver que votre vote a été compté correctement, sans révéler pour qui vous avez voté ? C'est un dilemme cryptographique fondamental.
Dernier point, et un des plus important: il faut que la consultation donne lieu à des actes.
Sinon, il va se passer comme à Taiwan
vTaiwan a été un succès… puis un échec. Après 2018, la plateforme n'a plus été utilisée pour aucune décision majeure. Les raisons ? L'interface était jugée trop complexe, l'engagement citoyen s'est essoufflé, et surtout, le gouvernement n'était pas obligé de suivre les recommandations.
C'est le piège de la civic tech actuelle. On crée des plateformes participatives, on recueille des avis… et rien ne se passe. Le budget participatif de Paris, les consultations en ligne du Grand Débat,… combien de citoyens ont eu le sentiment que leur contribution avait changé quelque chose ?
Un outil de consultation sans pouvoir contraignant finit toujours par être ignoré par le pouvoir en place, et par générer de la frustration puis une défiance démocratique auprès des citoyens l’ayant utilisé.
Dès lors, la question clé c’est: comment passer de la consultation à la décision ?
Il existe un concept qui tente de résoudre ce dilemme entre démocratie directe (trop exigeante) et démocratie représentative (trop déconnectée). C'est la démocratie liquide.
Le principe est simple :
Vous pouvez voter directement sur chaque sujet qui vous intéresse.
Pour les sujets qui ne vous intéressent pas ou sur lesquels vous ne vous sentez pas compétent, vous déléguez votre vote à quelqu'un en qui vous avez confiance: un ami, un expert, un élu.
Cette délégation est révocable à tout moment et peut être différente selon les sujets.
En gros : vous gardez le contrôle, mais vous n'êtes pas obligé de tout décider vous-même.
Les Partis Pirates en Allemagne, Italie, Autriche et France l'ont expérimenté via le logiciel open source LiquidFeedback (Blum & Zuber, Liquid Democracy: Potentials, Problems, and Perspectives). Les résultats sont encore limités à petite échelle, mais le modèle théorique est séduisant.
Revenons au problème technique fondamental : comment garantir un vote à la fois anonyme, vérifiable et inviolable ?
C'est là qu'interviennent deux technologies cryptographiques prometteuses.
→ Les preuves à divulgation nulle de connaissance (Zero-Knowledge Proofs, ou ZKP).
Le concept est contre-intuitif : prouver quelque chose sans révéler l'information sous-jacente. Appliqué au vote, cela signifie : prouver que votre bulletin est valide (vous êtes bien inscrit, vous n'avez voté qu'une fois) sans révéler son contenu.
Des systèmes comme zkVoting (IACR, 2024) démontrent qu'il est désormais possible de construire un vote électronique de bout en bout vérifiable, résistant à la coercition, et préservant l'anonymat. Le tout sur une blockchain, ce qui rend les résultats infalsifiables et auditables par tous.
→ Le chiffrement homomorphe (Fully Homomorphic Encryption, FHE).
Ici, on va encore plus loin : on peut effectuer des calculs sur des données chiffrées sans jamais les déchiffrer. Concrètement, pour un vote : les bulletins restent chiffrés de bout en bout, mais le système peut quand même compter les résultats. Personne, pas même l'autorité organisatrice, ne peut voir un vote individuel.
La société française Zama, spécialisée dans le FHE open source, a développé Suffragium : un système de vote on-chain qui combine ZKP et chiffrement homomorphe via leur technologie fhEVM. Les propriétés garanties : confidentialité, intégrité, transparence et vérifiabilité. En prime, l'impossibilité de corruption ou de chantage, puisque le vote reste indéchiffrable même par le votant après coup.
On est encore au stade expérimental. Mais la brique technologique existe (et elle est française).
Pour conclure, la démocratie directe numérique n'est pas un problème technologique. C'est un problème de design institutionnel.
Les outils sont là. Ce qui manque, c'est :
Un cadre légal qui donne force contraignante aux consultations numériques.
Une éducation civique numérique pour que chaque citoyen puisse participer de manière éclairée.
Des garanties cryptographiques qui rendent le vote numérique aussi, voire plus, sûr que l'urne physique.
Un design qui respecte l'attention des citoyens : on ne peut pas demander aux gens de voter sur tout, tout le temps.
Et surtout, il manque une volonté politique.
Mais soyons honnêtes : pas seulement celle des dirigeants. La nôtre aussi.
Car la démocratie directe a un coût: celui de s'informer, délibérer, décider.
Et en temps de crise, l'histoire montre que nous faisons l'inverse : on se tourne vers des leaders, pas vers des urnes. C'est le "rally around the flag" : face à l'incertitude, on cherche un capitaine, pas un référendum. La République romaine elle-même avait institutionnalisé ce réflexe avec la dictature temporaire.
Se posent donc les questions suivantes : a-t-on la volonté politique de redistribuer le pouvoir ? Et a-t-on la volonté citoyenne de l'assumer, y compris quand ça va mal ?
Vous, qu'en pensez-vous ?
Chaque semaine, je recommande une œuvre, un livre, un film ou une expérience qui m’a fait réfléchir.
En lien avec le sujet de la semaine, je vous recommande aujourd’hui la lecture (très rapide) de Contre les élections (Against Elections: The Case for Democracy) de David Van Reybrouck (2014)
Van Reybrouck pose un diagnostic radical : les élections n'ont jamais été un outil démocratique.
À Athènes, berceau de la démocratie, c'était le tirage au sort qui désignait les magistrats. L'élection était réservée aux rares postes nécessitant une expertise (généraux, trésoriers).
Quand les révolutionnaires américains et français ont conçu leurs républiques, ils ont délibérément choisi l'élection plutôt que le tirage au sort: non pas pour être démocratiques, mais précisément pour ne pas l'être. L'élection favorise mécaniquement les éduqués, les éloquents, les fortunés. Madison et Hamilton l'assumaient : ils voulaient une élite, mais choisie par le peuple plutôt qu'héréditaire. Le politologue Bernard Manin appelle ça une "aristocratie élective" (Principes du gouvernement représentatif, 1995).
Vous me direz, ne vaut-il pas mieux être dirigé par une élite de gens compétents ? Oui probablement. Mais l'élection sélectionne-t-elle vraiment la compétence, ou le charisme et l'accès aux médias ?
Pour revenir à Van Reybrouck, sa proposition était de réintroduire le tirage au sort dans nos institutions. Pas pour remplacer le Parlement, mais pour enrichir le processus législatif avec des assemblées citoyennes tirées au sort, informées par des experts, et délibérant sur des sujets précis.
La différence, c'est que ces assemblées décideraient sans calcul électoral.
C’est son argument le plus séduisant.
Sur des sujets clivants où les élus n'osent pas trancher par calcul électoral (on peut penser aux sujets liés à l’écologie aujourd’hui par exemple), une assemblée citoyenne tirée au sort pourrait débloquer l'impasse.
En Irlande par exemple, le Parlement repoussait la question du mariage pour tous depuis des années. Il a fallu 66 citoyens ordinaires, informés par des experts et délibérant pendant des mois, pour que le sujet arrive enfin en référendum, adopté à 62%. Selon Van Reybrouck, le tirage produirait des décisions que le système classique est incapable de prendre, car aucun politique ne prendrait le risque de porter le projet.
Si le sujet vous parle, c'est aussi l'inspiration directe de la saison 3 de Baron Noir, où un candidat populiste propose une Assemblée constituante tirée au sort. La série caricature un peu le concept, mais pose une bonne question : devrions-nous faire confiance au hasard plutôt qu'au charisme ?
Voilà, c'est terminé pour cette semaine.
Si cette newsletter vous a plu, partagez-la.
S’il y a des éléments avec lesquels vous n'êtes pas d'accord, dites-moi pourquoi : c'est comme ça qu'on progresse.
À la semaine prochaine.
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