Le regard de la semaine
Chaque semaine je partage une de mes réflexions sur un sujet de société, d’une manière, je l’espère, la plus pragmatique possible.
Cette semaine, retour sur l’actualité : Elon Musk a fait parler de lui avec son package de rémunération et une clause le liant à la production de “1 million de robots humanoïdes”.
Et lors d’une conférence à Riyad, Elon Musk avait lâché ça, l’air de rien :
Je pense que d’ici 2040, il y aura probablement plus de robots humanoïdes que d’humains.
David Holz, le fondateur de Midjourney, pousse même le curseur plus loin :
un milliard de robots humanoïdes sur Terre dans les années 2040,
et cent milliards dans le système solaire dans les années 2060.
Vous me connaissez : c'est évidemment un scénario auquel je crois. Il résonne notamment avec bon nombre de mes lectures (j'y reviendrai plus bas).
Alors, regardons ça dans le détail.
Un milliard de robots, ça veut vraiment dire quoi ?
Aujourd’hui, on est environ 8,2 milliards d’humains.
Un milliard de robots humanoïdes, ça revient, en gros, à :
fabriquer une “population” robotique équivalente à 12 % de l’humanité,
déployer une flotte de machines représentant près de 75 % du parc automobile mondial actuel (1,4 Mds de véhicules),
Et on ne parle pas d’objets inertes, passifs. Ce sont des corps articulés, bourrés de moteurs, de capteurs, de batteries, et d’IA.
On ne parle plus seulement de “mettre des bras robotisés dans des usines”.
On parle de répliquer la motricité humaine, la perception, et une grosse partie de notre capacité de travail… à l’échelle industrielle.
Et ça, beaucoup de monde y crois:
Tesla, Figure AI, Agility Robotics, Unitree & co lèvent des milliards,
les prototypes marchent, courent, montent des marches, manipulent des cartons… chaque nouvelle video fait un carton et nous montre des robots de plus en plus fonctionnels
dans les business plans, on parle en millions d’unités par an.
Donc:
Sur le papier, c’est une nouvelle révolution industrielle.
Dans les pitch decks, c’est une nouvelle ruée vers l’or.
Le “glitch d’argent infini” : la nouvelle religion économique
Pour comprendre l’enthousiasme, il faut regarder la logique économique derrière.
Pendant des siècles, la croissance a été limitée par deux choses :
le capital (machines, usines, infrastructures) ;
le travail (les humains, avec leur temps, leur corps, leurs compétences).
Le capital, on peut toujours en créer plus (en caricaturant).
Le travail humain, non :
on ne peut pas multiplier la population à l’infini,
on ne peut pas travailler 24h/24,
on tombe malade, on vieillit, on veut des vacances (scandaleux).
Les robots humanoïdes promettent de casser cette contrainte :
Du travail “physique” réplicable à l’infini, comme on produit des voitures.
C’est de là qu’Elon Musk sort son expression :
le “glitch d’argent infini”.
L’idée :
si tu peux fabriquer des travailleurs-machines en quantité quasi illimitée,
qui bossent 24h/24, 7j/7,
sans salaire, sans retraite, sans congés,
alors la limite de l’économie n’est plus le travail, mais :
l’énergie (électricité),
et les matières premières.
Morgan Stanley estime que le marché des humanoïdes pourrait dépasser 5 000 milliards de dollars d’ici 2050.
Dit autrement :
si ça marche, ce n’est pas juste un nouveau marché ;
c’est une promesse d’abondance matérielle presque délirante.
Ok trop stylé, mais comment on passe de trois démos YouTube à 1 milliard de robots ?
Dans la vraie vie, les robots ne vont pas apparaître partout du jour au lendemain.
Le déploiement va plutôt ressembler à une courbe en S : lent au début, explosion, puis saturation.
Phase 1 : Usines & entrepôts (2024–2028)
C’est là où on est aujourd’hui :
BMW, Mercedes, Tesla testent des humanoïdes sur les lignes d’assemblage,
Amazon déploie des robots (Digit d’Agility) dans ses entrepôts.
Objectif :
voir si ça casse,
mesurer la productivité,
vérifier que ça ne massacre pas trop de gens au passage.
Environnement : très contrôlé, très normé, très rentable.
Phase 2 : Services commerciaux (2028–2035)
Quand le coût descend sous les 20 000 $ et que les régulateurs ont un peu rattrapé le train :
réassort en grande distribution,
nettoyage industriel,
logistique hospitalière,
accueil, sécurité, petites tâches de service.
Le frein principal n’est plus la techno, mais :
la régulation (qui est responsable en cas d’accident ?),
l’acceptation sociale (est-ce que tu veux vraiment un humanoïde dans ton hall d’immeuble la nuit ?).
Phase 3 : Robots à la maison (2035–2040+)
Le fameux “milliard” commence ici.
Pour qu’un robot finisse dans le salon, il faut :
un prix proche d’une voiture ou d’un très gros électroménager (< 10 000 $),
une sécurité suffisante pour ne pas devenir un cauchemar juridique,
des usages clairs : aide aux personnes âgées, tâches ménagères, éducation, sécurité.
Pour info, Unitree a déjà annoncé des modèles autour de 16 000 $ en Chine.
On se rapproche très vite du point où “acheter un robot” devient une option concrète pour une partie de la classe moyenne.
Et là, la question n’est plus “est-ce que c’est possible ?”, mais :
Est-ce vraiment le futur qu’on veut, et à quelles conditions ?
Mais d’abord regardons plus en détails où nous en sommes actuellement.
Les États-Unis : la voie “on casse tout et on voit après”
Côté US, la logique est assez claire :
lever des milliards,
intégrer les modèles d’IA les plus avancés (modèles maison pour Tesla, NVIDIA World models pour les autres) (il faudra bientôt compter la nouvelle startup de Jeff Bezos dans le lot)
viser un robot “généraliste” qui sait tout faire, partout.
Le modèle :
“move fast and break things” (classique USA),
prototypes montrés très tôt pour maintenir la hype,
marché du travail flexible → les chocs sociaux arrivent vite, mais ils sont considérés comme “gérables”, la promesse d’abondance long terme étant trop forte par rapport au choc potentiel court terme. ET de toute façon, on n’arrète pas le progrès.
Le porte étandard de cette vision, Tesla, avec Optimus, ne joue pas petit :
millions de robots par an à terme,
auto-déploiement dans ses propres usines,
narrative : “on n’est plus un constructeur auto, on est une boîte de robots + IA”. Si ça passe c’est jackpot, par contre si ça casse …
Et donc c’est là que ce n’est pas évident pour eux car …
En Chine, l’approche c’est “on fait pareil, mais 10 fois moins cher”
La Chine, avec Unitree, fait ce qu’elle sait très bien faire :
choc de prix : robot à 16 000 $
industrialisation ultra-rapide,
stratégie “on inonde le marché et on impose nos standards” (classique China).
La Chine a un avantage clé :
maîtrise des chaînes de valeur : batteries, terres rares, une partie du PEEK, etc.
capacité à aligner politique industrielle, financement et déploiement.
On l’a déjà vue faire ça avec :
les panneaux solaires,
les batteries,
les drones (DJI).
Les robots seront le chapitre suivant.
Petit aparté géopolitique:
Le sujet des robots humanoïdes va être fondamental d’un point de vue de défense.
Je suis à peu prêt certains que si attaque de Taiwan il y a, elle ne sera pas menée par des humains, mais bien par des robots humanoïdes.
Le coût d’un conflit armé passera donc d’un coût humain à un coût purement économique, et transformera radicalement les conflits à venir, pour le meilleur et pour le pire.
A garder en tête.
Bref, il nous reste:
L’Europe : moins spectaculaire, mais, n’en déplaiera à certains, pas (encore) hors-jeu
Comme sur beaucoup d’autres sujet technologique, l’approche de L’Europe est… différente.
moins de hype,
plus de normes, de sécurité (classique Europa)
plus de B2B,
une vision “robotique collaborative” (cobot) : robots qui travaillent avec les humains dans des environnements complexes.
Quelques exemples :
Neura Robotics (Allemagne) : robot humanoïde + cobots, production relocalisée d’Asie vers l’Allemagne, carnet de commandes > 1 Md€.
1X Technologies (Norvège) : robots NEO “soft”, intrinsèquement plus sûrs (faible inertie, matériaux souples). Idéal pour des environnements domestiques ou de sécurité.
PAL Robotics (Espagne) : plateformes modulaires, beaucoup utilisées en recherche et projets européens.
Et surtout :
l’Europe a déjà un haut niveau de robotisation industrielle :
Densité de robots (pour 10 000 employés)
Allemagne : ~430 (3e/4e mondial)
Italie : ~230 (devant la France et de nombreux pays asiatiques)
États-Unis : ~295
Eh oui, l'Allemagne et l'Italie ont massivement robotisé pour maintenir leur compétitivité industrielle, là où les USA ont souvent désindustrialisé ou délocalisé (et la France aussi malheureusement).
Il faut savoir que la robotique c’est un impact net négatif sur l’emploi. 1 robot supprime environ 3 à 6 emplois au total.
Mais l’impact sur l’emploi est limité en Europe du fait de:
La protection sociale : En Allemagne et en Italie, les syndicats et la législation du travail rendent difficile le licenciement sec pour robotisation. L'entreprise doit réallouer le salarié (le cobot assiste l'ouvrier vieillissant au lieu de le remplacer).
Le facteur démographique : L'Europe vieillit plus vite. Souvent, le robot ne "pique" pas le job, il comble un départ à la retraite que personne ne voulait remplacer.
Par contre, on n’échappe pas au prix caché : si le bilan est neutre pour les travailleurs actuels, il est négatif pour les jeunes entrants. La porte de l'usine se ferme. En Allemagne, la baisse de l'emploi manufacturier s'est faite en réduisant les nouvelles embauches, forçant les jeunes vers les services, souvent plus précaire.
Donc Europe, pour le moment, on échappe (pour le moment) au pire, car on a encore un peu de :
conventions collectives,
formation professionnelle,
dispositifs de reconversion,
dialogue social.
Ce n’est pas parfait. Mais ça amortit le choc.
OK, donc c’est possible, ça arrive, on sait gérer, on va tout droit au milliard de robot du coup ?
Et là évidemment, la physique rattrape la réalité.
On peut rêver de 1 milliard de robots.
Mais la planète, elle, ne rêve pas.
Elle compte en tonnes de métal, de plastique et d’énergie.
Le mur des matériaux : cobalt, nickel, lithium & co
Un robot humanoïde, c’est :
une grosse batterie,
des dizaines d’actionneurs électriques (moteurs),
des kilos de métaux et de terres rares.
Pour être viable, un robot doit tenir plusieurs heures en autonomie, en restant assez léger pour marcher, soulever des charges, ne pas défoncer le sol à chaque pas.
Les batteries “simples” (LFP) sont trop lourdes pour ça.
On se tourne donc vers des chimies plus denses :
NMC 811 : 80 % Nickel, 10 % Manganèse, 10 % Cobalt.
Très bien en performance.
Beaucoup moins en termes de dépendance :
le cobalt est déjà sous tension (et massivement extrait en RDC, dans des conditions parfois catastrophiques) ;
le nickel de qualité “batterie” est limité, et sa production se concentre de plus en plus en Indonésie, avec un gros financement chinois.
À l’échelle d’1 milliard de robots, on parle de :
centaines de milliers de tonnes de cobalt,
plus d’un million de tonnes de nickel de haute qualité,
des millions de tonnes d’aluminium, de cuivre, de lithium…
(Cette estimation se base sur une batterie moyenne de 3 kWh par robot (type Tesla Optimus) et les intensités matérielles standard de l'Agence Internationale de l'Énergie (AIE) pour les batteries NMC [Lien IEA]. Pour 1 milliard d'unités, cela représente environ 3 TWh de stockage, soit deux fois la production mondiale de batteries de 2023.)
Et ça, en plus des véhicules électriques, des batteries stationnaires, des réseaux électriques, etc.
On se retrouve très vite en concurrence directe :
véhicules électrique vs robots vs réseaux
le tout sur les mêmes ressources critiques
→ Il va falloir choisir, ou investir massivement. Et ces investissements, de la terre au robot, ça se compte en dizaines d’années.
Le cobalt, ou comment libérer certains humains en en sacrifiant d’autres
Petit rappel brutal : le cobalt, c’est en grande partie la République Démocratique du Congo.
Dans la vraie vie, ça veut dire :
des mines à ciel ouvert et souterraines,
des produits chimiques très agressifs rejetés dans les sols et les rivières,
des adultes et des enfants qui descendent dans des puits instables, sans protection.
Et là, on touche un paradoxe assez glaçant :
Des robots censés nous “libérer” des tâches pénibles reposent aujourd’hui sur une chaîne d’approvisionnement qui détruit la santé et la vie des plus pauvres.
Tant que la vie humaine dans ces mines vaut peu, économiquement, le système n’a aucune raison de changer.
Si ce sujet vous intéresse, je vous recommande vivement le documentaire :
Il ne parle pas de robots, mais de batteries.
Donc de cobalt.
Donc, indirectement, de notre futur robotisé.
On y voit très concrètement :
comment la chaîne de valeur mondiale repose sur des tâches dangereuses confiées à ceux dont la vie “vaut” le moins cher ;
à quel point notre transition “verte” repose sur des compromis éthiques très opaques ;
et pourquoi un futur avec 1 milliard de robots n’est pas qu’une question de techno, mais de politique, de justice et de choix collectifs.
D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, ce triste évènement nous rappelle la réalité très concrète derrière ces mots.
Le PEEK : le “nouvel or” plastique
Un autre protagoniste discret de cette histoire, c’est un plastique : le PEEK (Polyétheréthercétone).
Pourquoi tout le monde en rêve ?
super rapport résistance/poids → on remplace le métal dans plein de pièces,
tient jusqu’à ~250°C → parfait près des moteurs,
très résistant à l’usure et auto-lubrifiant.
En gros : idéal pour faire des robots légers, robustes, et économes en énergie.
Problème : aujourd’hui, on produit environ 13 000 tonnes de PEEK par an dans le monde.
Pour des flottes de centaines de millions de robots, il en faudrait… des millions de tonnes.
Construire des usines chimiques, valider la qualité, sécuriser la chaîne… ça prend des années.
Le PEEK risque de devenir le “lithium de la robotique”:
Là encore, tout le monde en a besoin, personne n’en a assez…
Donc 1milliard de robots en 2040, peut-être pas.
Cela n’oublions pas deux choses:
l’être humain a tendance à surestimer ce qu’il peut faire en an, et à sous-estimer ce qu’il peut faire en 10.
pas besoin d’un milliard de robots pour qu’il y ait un impact majeur sur le travail.
Et, étant un techno-optimiste, et étant je suis persuadé que les progrès en IA vont accélérer les nouvelles découvertes technologiques (je ne suis pas le seul à penser ça ) et par exemple ce genre de news peut arriver tous les jours: (https://huabinoliver.substack.com/p/china-is-one-step-closer-to-perpetual) imaginons que nous arrivions vraiment à 1 milliard de robots en 2040, ou peu après.
Que se passerait-il ?
Le vrai sujet : 1 milliard de robots, et nous dans tout ça ?
Et là, on voit poindre une petite question:
Et si les robots ne prenaient pas tous les jobs… mais surtout les meilleurs, en nous laissant les pires ?
On a déjà quelques tendances lourdes.
Les robots prennent en priorité les tâches propres, répétitives, bien normées.
Dans une usine automobile ou un entrepôt rangé, chaque pièce et chaque ordre sont prévus. Un robot sait exactement où se trouve la palette, l’objet ou le point de soudure. En revanche, dès que le réel devient un peu chaotique, c’est la galère :
Chantier BTP : un vrai chantier bouge tout le temps (plans modifiés, matériaux répartis différemment, imprévus) → un cauchemar pour un robot programmé.
Mine artisanale : galerie étroite, hauteur sous plafond variée, roche imprévisible, équipement limité → un humain têtu peut encore s’y faufiler, pas (encore) un robot.
Déchets industriels : tas de matériaux hétérogènes, mal triés, sales, imprévisibles → un humain peut sentir/voir/saisir l’irrégularité, le robot pas encore.
Chaque fois qu’un humain utilise son intuition, son adaptation spontanée ou de simples gestes ad hoc (du style “je prends un bout de bois cassé pour faire levier”), c’est la cata pour la robotique d’aujourd’hui.
On l’a vu par exemple à Fukushima : de nombreux robots envoyés dans la centrale inondée ont flanché face aux conditions (radiations, obstacles, eau). Et ce sont finalement des humains, bardés d’équipements, qui ont dû aller finir le travail dans des zones irradiées.
En plus, imaginez un robot conçu pour un atelier propre, et qu’on le mette dans :
de la poussière de mine,
la chaleur d’une fonderie,
un chantier empli d’amiante.
Il va casser beaucoup plus vite, demander des maintenances, des pièces de rechange et des temps d’arrêt. Un robot « tout-terrain », très résistant, coûterait une fortune. Au final, on arrive à un calcul cynique :
Un robot ultra-résistant = très cher,
Un humain avec un équipement de protection individuel approximatif = beaucoup moins cher.
Donc, tant que « la casse humaine » reste peu coûteuse (quelques indemnités, hospitalisations, parfois rien…), il est économiquement « rationnel » d’envoyer un humain dans ces environnements difficiles.
Dans beaucoup de cas industriels, on balance l’humain dans l’arène sale ou dangereuse, parce que le coût global d’un robot qui tiendrait le choc n’est pas justifiable.
Et malgrès les progrès récents dans les “real world models”, c’est à dire permettant aux robots de comprendre et intéragir avec le monde qui les entoure, il existe un dernier verrou : l’absence de données standardisées pour les métiers « exceptionnels ».
Les IA et les robots apprennent à l’aide de données massives répétitives et normées. Or, les “boulots sales” sont par définition l’inverse :
Chaque chantier de démolition a ses spécificités uniques.
Chaque intervention en milieu toxique dépend du site (usine, pollution, structure) et ne ressemble à aucune autre.
Chaque catastrophe (incendie, inondation, ruine industrielle) est, elle aussi, singulière.
Impossible de créer un « robot universel des tâches sales » si on n’a pas un jeu de données suffisamment homogène pour l’entraîner. Il faut des centaines, voir des milliers de cas très similaires. Ce n’est pas le cas pour les interventions dégradantes.
Donc, en pratique : beaucoup de terrains restent le royaume forcé de la main-d’œuvre humaine, souvent même quand ces tâches sont dangereuses ou humiliantes. Il n’existe pas (encore) de robot « tout-terrain » qu’on puisse programmer et envoyer sans risque partout.
Autre effet, qu’on à commencé à voir plus haut.
Sous l‘effet de la robotisation, le marché du travail se polarise :
en haut, des emplois très (très) qualifiés, (très) bien payés, (très) proches du capital (et à priori de moins en moins nombreux) ;
en bas, des emplois pénibles, peu reconnus, très peu négociables
au milieu, la classe moyenne “intermédiaire” qui se fait grignoter, et qui n’a plus d’autres choix que de se reporter soit vers le haut (et c’est dur), soit vers le bas (et … c’est dur).
Grosso modo, à part en étant Einstein, l’ingénieur ou la personne diplômé n’aura probablement plus d’autres choix que de se tourner vers ces métiers pénibles.
Et en plus :
dans tous les métiers très standardisables, les robots servent de plafond salarial (“pourquoi payer plus qu’une machine à 8 €/h ?”),
la présence de robots + capteurs transforme les lieux de travail en espaces sous surveillance permanente,
la cohabitation homme/robot ajoute une couche de stress et de charge cognitive, l’opérateur humain devant en permanence anticiper les mouvements des robots, qui impose un rythme impossible à suivre pour lui.
Donc si on ne fait rien, on se dirige vers :
un marché du travail en sablier,
une montée des inégalités,
les seuls jobs accessibles restant étant les plus dangereux et les plus pénibles
et donc une très belle matière première pour le chaos politique.
Ici aussi petit aparté avant la suite: pour échapper à ce déclassement, beaucoup tentent de se tourner vers les métiers de service ou la fameuse « Creator Economy ». On observe déjà ce phénomène avec la multiplication des auteurs de newsletters (!), des créateurs vidéo ou des comptes OnlyFans. Dans un monde où la technique n’est plus limitante, le personnel branding, sous toutes ses formes, devient essentiel.
Mais ne nous leurrons pas : là encore, la logique est impitoyable. Il n'y aura que très peu de grands gagnants. La véritable puissance restera concentrée entre les mains de plateformes toujours plus hégémoniques et richissimes, se livrant une guerre totale pour capter le temps de cerveau disponible.
C’est un sujet fondamental sur lequel je reviendrai en détail dans une prochaine édition consacrée au « business de l’attention ».
Comment savoir si on glisse vers ce futur ? Voici quelques indicateurs :
Salaires stagnants (ou en baisse) dans les métiers dangereux : si on constate que des postes objectivement risqués restent mal payés, c’est le signe que le risque n’est pas valorisé.
Explosion de la robotisation dans les secteurs « propres » : entrepôts de e-commerce, usines bien organisées, services logistiques, automates de livraison…
Tâches à risque systématiquement sous-traitées ou délocalisées : quand on externalise tout ce qui peut mal tourner, le gros de l’économie se fait sur le dos du plus faible.
Peu d’innovation pour la sécurité des travailleurs : on investit énormément dans les voitures autonomes pour les routes, la domotique pour les foyers, les services digitaux… mais très peu dans des robots pompiers, des robots de dépollution, des exosquelettes de chantier, etc. L’innovation fuit les zones dangereuses.
Pour faire simple, un bon indicateur c’est:
Des robots pour livrer des sushis…
mais des humains pour nettoyer des égouts sans protection.
Si vous voyez ce genre de déséquilibre, ça veut dire qu’on ne va pas dans le bon sens.
Ok, comment est-ce qu’on évite ça?
La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas écrit d’avance.
La mauvaise, c’est qu’il va falloir arrêter de croire que la technologie va spontanément nous amener vers le meilleur scénario.
Elle le peut, mais il faut la guider.
Quelques pistes, à mon sens essentielles :
Robotiser en priorité le sale et le dangereux
Aujourd’hui, on met du budget sur :
l’IA de bureau,
les robots des entrepôts,
les voitures autonomes.
On pourrait décider collectivement de prioriser :
robots de dépollution,
robots d’assainissement industriel,
robots pompiers et d’intervention en milieux hostiles,
exosquelettes pour les métiers du BTP et de la manutention lourde.
Il faut qu’il devienne moralement et juridiquement indéfendable d’envoyer un humain là où un robot peut aller.
Rendre la “casse humaine” très chère
Tant qu’un accident grave au travail coûte moins cher qu’un investissement sérieux dans la sécurité ou la robotisation, rien ne bougera.
N’oublions pas qu’il existe déjà un “prix implicite de la vie humaine” dans notre société.
Par exemple, dans le cas des accidents d’avions:
La Convention de Montréal (accidents internationaux) prévoit un plancher de responsabilité de 150 000 DTS par passager décédé (en gros 160 k€), automatiquement, sans discussion. Au-delà, il n’y a plus de plafond légal, et les victimes ou leurs familles négocient ou obtiennent des indemnités au cas par cas.
Dans des affaires très médiatisées (ex. crash du 737 MAX), Boeing a déjà provisionné et versé plusieurs millions de dollars par victime (via fonds d’indemnisation, accords privés, etc.).
À l'inverse, la géographie dicte le prix du sang. Lors du crash de Lion Air en Indonésie (2018), l'offre initiale basée sur la réglementation locale n'était que d'environ 85 000 $ par victime. Pire encore : sous l'ancienne Convention de Varsovie, encore en vigueur dans certaines zones, le plafond légal peut tomber à 20 000 $.
Ainsi, pour une même défaillance technologique, la vie d'un passager peut "valoir" 20 000 $ ou 5 millions de dollars selon le sol sur lequel il a décollé.
Économiquement parlant, cela signifie que le prix d’une vie humaine varie selon le pays, la juridiction et la visibilité de l’accident.
C’est peut-être choquant sur le plan moral, mais c’est limpide en termes de coûts : tant qu’exposer une vie à risque revient « moins cher » que l’investissement dans la sécurité ou l’automatisation, le système n’a objectivement aucune raison économique de changer de trajectoire.
On peut changer cette équation en :
renforçant la responsabilité des donneurs d’ordre (pas seulement les sous-traitants),
augmentant et standardisant les indemnisations,
rendant publiques les statistiques d’accidents par entreprise,
imposant des assurances très chères pour les activités dangereuses.
Plus le risque humain coûte cher, plus les robots “protecteurs” et la prévention deviennent attractifs.
Démocratiser l’accès à la robotique
Si seuls Tesla, Amazon et quelques géants maîtrisent les robots, ils garderont les gains de productivité pour eux et imposeront leurs conditions (et leurs tarifs) au reste du monde.
Pour éviter ce monopole, il faut que la technologie soit accessible à la PME du coin, à la mairie de village et à l'artisan.
Il faut donc rendre la technologie accessible au plus grand nombre, pour qu’ils puissent l’adapter à leur cas d’usage:
aux PME,
aux collectivités,
aux secteurs peu sexy/rentables mais très dangereux.
Comment ?
Soutenir l'Open Source (Le "Linux" de la robotique) : C'est le point crucial. Il faut empêcher que "l'intelligence" des robots soit enfermée dans des boîtes noires propriétaires. Si le cerveau du robot est open-source, n'importe quel garage ou PME peut adapter un robot à son besoin spécifique sans payer une rente à vie à la Silicon Valley.
Gros coup de coeur sur ce point pour Hugging Face qui fait un énorme travail pour open-sourcer l’IA et la robotique au plus grand nombre (full disclosure: je n’ai pas de parts ou autres chez eux, je trouve juste ce qu’ils font génial).
Favoriser "l'Intérim Robotique" (Robot-as-a-Service) : Une PME ne peut pas sortir 20 000 € pour acheter un robot. En revanche, elle peut payer un loyer mensuel pour un robot qui porte des charges lourdes, ou qui s’adapte à ses besoins. Il faut passer d'une logique d'achat de machine (CAPEX) à une logique de service ponctuel (OPEX). Cela permettrait par exemple à une collectivité de "louer" une flotte juste pour une opération de nettoyage après une inondation.
Conditionner les aides publiques : Si l'État subventionne l'achat de robots, cela doit être uniquement conditionné au retrait d'humains de zones dangereuses ou toxiques (désamiantage, tri des déchets, etc.), et non pour remplacer des caissières ou automatiser des entrepôts.
Pour finir
Deux futurs très différents se présentent devant nous :
Pilule rouge
Les robots prennent les tâches rentables et propres,
les humains se retrouvent concentrés dans les tâches les plus pénibles,
avec des salaires plafonnés et une surveillance permanente.
Pilule bleue
On décide que la technologie sert d’abord à retirer les humains du danger,
on partage mieux la valeur créée,
et on utilise la robotique pour rehausser la dignité du travail, pas l’inverse.
Techniquement, les deux scénarios sont à portée de main, c’est notre action collective qui décidera lequel se réalisera.
A titre personnel, je crois fermement en un futur où toute la pénibilité sera transférée aux robots.
Cela arrivera.
Mais pas tout seul.
Et le chemin pour y arriver sera probablement extrêmement dur pour beaucoup.
Sans choix politiques clairs, ça ressemblera surtout à :
quelques propriétaires de robots très riches,
une majorité d’“inutiles économiques”,
et des gens coincés dans les pires jobs que les robots ne veulent pas faire.
Il y aura peut-être une société d’abondance à la clé, mais la la transition sera brutale, et s’accompagnera d’un transfert massif de capital vers les puissances qui auront pris le leadership technologique.
Ce qu’il faut garder en tête, c’est que nous avons seulement quelques années pour choisir dans quelle direction nous voulons aller.
Les prochaines élections seront à mon sens cruciales sur ce point. Dans 7 ans, il sera trop tard, le monde aura avancé.
Et ce débat est malheureusement complètement absent de l’espace public.
Pour l’instant, on parle beaucoup trop de retraites.
On parle trop peu de ce qui va se passer avant.
De comment la structure même du travail va changer dans un monde peuplé de machines, humanoïdes et autres.
A nous d’imposer le débat.
La reco de la semaine
Chaque semaine, je recommande une œuvre, un livre, un film ou une expérience qui m’a fait réfléchir.
Pour beaucoup d’entre vous, j’imagine que ce scénario tient de la science-fiction.
Pourtant, où que je regarde, je vois se réaliser des avancées qui étaient auparavant cantonnées à l'imaginaire.
À tel point que je me dis aujourd’hui que, pour bien anticiper la société de demain, il serait probablement plus utile de se baser sur ces œuvres que sur les ouvrages business classiques.
Celle qui m’a le plus marqué récemment est la série "Le Dévoreur de Soleil". L’auteur y fait preuve d’une justesse technologique assez incroyable.
Si vous voulez passer un bon (et long) moment tout en réfléchissant aux extrêmes vers lesquels la technologie peut nous amener, je vous la recommande.
Pour ceux qui la liront, certains développements actuels prennent une toute autre dimension à la lumière de ce récit…
Voilà, c’est terminé pour cette semaine.
Si cette newsletter vous a parlé, partagez-la.
Si vous n’êtes pas d’accord, dites-moi pourquoi : c’est comme ça qu’on progresse.
A la semaine prochaine.
...
